mercredi 22 octobre 2008

Du RIRe aux Larmes


Serge Reynaud est l'heureux papa d'un enfant de 19 mois, et (plus belle la vie?) facteur à Marseille, autour du Vieux-Port.
Du moins l'était-il (facteur) jusqu'à la semaine dernière.
Depuis, il est au chômage.
Pour deux ans.
ça vient juste de démarrer.
Deux ans de mise à pied.
Sans solde, décision du conseil de discipline, pour faute grave.
Encore s'en tire-t-il à bon compte.
La direction avait demandé sa révocation pure et simple.
Car à la Poste comme partout, on trouve de tout : des criminels, des voleurs, des détraqués sexuels et des feignants pathologiques.
Le mieux à faire est de s'en débarrasser au plus vite.
Serge, lui, c'était un gréviste.

De cette variété de gréviste qui s'appelle Pénible.
Je vous donne un exemple, qui est d'ailleurs dans son dossier (ce n'est pas pour rien qu'il a été condamné).
C'était aux dernières élections, les municipales.
Nous avons tous reçu comme d'habitude, par courrier, les plis électoraux.
Autrefois, quand la Poste était gérée n'importe comment, ce travail supplémentaire était effectué en heures supplémentaires, payées par l'Etat.
Depuis qu'elle est sainement dirigée, ça se passe pendant le service, et à la place du service (ce qui permet d'étouffer la thune versée par l'Etat pour cette prestation).
On a donc demandé à Serge de laisser tomber la distribution du courrier habituel (qui peut toujours attendre), et d'entreprendre celle des enveloppes électorales (qui venaient d'arriver).
Refus de l'anarchiste (j'ai oublié de vous dire, Serge est à la CNT), excipant des devoirs de sa charge pour échapper aux ordres.
Je vous épargne la suite : rébellion, refus d'obtempérer, outrage à supérieur hiérarchique, bref, la totale.

Encore cette fois-ci était-il dans son droit.
Ce ne fut pas le cas dans l'affaire la plus grave qui lui est reprochée. 
Celle de la grève du 14 au 31 mai 2008, contre le projet "Facteur d'Avenir",
un projet où l'avenir du facteur ne s'annonce pas rose, si j'ai bien compris, mais là n'est pas la question.
Le problème, voyez-vous, est qu'il est interdit au travailleur en grève de s'adresser à ses collègues sur le lieu de travail, à moins qu'il n'en ait reçu l'autorisation expresse de la direction.
Ce petit point de droit, qu'on a trop tendance à oublier, avait retenu l'attention de la Poste.
Elle avait donc envoyé un peu partout des huissiers, afin de constater le délit, mettre fin à ces abus et, si possible, à la grève.
Or parmi les 300 prises de paroles effectuées sauvagement dans les Bouches-Du-Rhône durant cette période
qui remarque-t-on?
Parmi tous ces bavards?
Encore lui.
Serge Reynaud.
Constaté par huissier, le 21 mai 2008.

Enfin, cerise sur le gâteau, le comble de ses exactions : une demande d'entrevue avec la direction pendant le conflit.
Ils étaient là une centaine à attendre une réponse devant la porte des bureaux, 
alors qu'on leur avait pourtant dit qu'on ne les recevrait pas.
Et c'est exactement ce qui se passa.
Le directeur ne céda pas à la pression.
La porte si.
C'était une porte coulissante.
Elle est sortie de ses gonds.
Et la direction aussi.
Qui entreprit de sévir.
On a proposé aux cadres présents lors du déraillement de la porte d'entrée de reconnaître les coupables d'une si forte poussée.
D'après les photos d'identité fournies par les employés pour leur dossier professionnel.
Enfin, d'après une photo, plutôt (on ne leur en a montré qu'une).
Celle de Serge.
Et ils l'ont reconnu.
Sans problème.
D'ailleurs, ils ne pouvaient pas se tromper.
Serge est black.

On a beaucoup dit que l'un des cadres, candidat du MNR aux élections (le MNR est ce parti de Bruno Mégret que le Front National accuse de racisme), avait été le plus prompt à reconnaître Serge Reynaud.
C'est possible.
D'autant plus que Serge est un black à lunettes, avec un air intellectuel qui lui va mal au teint.
On peut comprendre qu'il exaspère.
Et pas qu'au MNR.
Ni même à la Poste.
Il est aussi, à Marseille, président du RIRe (Réseau d'Information Réfractaire), l'association qui édite CQFD (Ce Qu'il Faut Détruire).
CQFD, si vous voulez, c'est un peu le Charlie-Hebdo de Marseille.
Sauf qu'au lieu d'être écrit par des gens normaux reçus par le Medef, il est fait par des chômeurs, reçus à l'ANPE.
Le contenu n'est pas le même.
La respectabilité non plus.

Si vous voulez aider Serge, deux solutions se présentent à vous.
Vous pouvez contacter la CNT-PTT, qui collecte de quoi lui verser un smic pendant deux ans.
Vous pouvez aussi acheter CQFD, qui manque de lecteurs.
ça ne lui rapportera pas un sou, à Serge.
Mais ça lui fera certainement plaisir.

10 commentaires:

emcee a dit…

salut, gg,
Non, mais attends, il les accumule, ton black, non? Il devrait tout de même savoir que la France, tu l'aimes ou tu retournes en Afrique!
Qu'est-ce que c'est que de s'attaquer aux responsables de la Poste qui s'évertuent depuis quelques années à améliorer les services de cette institution archaïque bourrée de gauchos et d'anars?
Et sans ces agitateurs, les dirigeants auraient même réussi un jour à faire distribuer le courrier à la porte des usagers.
Oui, mais voilà!
CQFD! Ils sont dans le coup? Tout pour plaire!

Je te signale que le président-trésorier-adhérent du MNR, s'appelle Mégret avec un é et pas Maigret, comme dans "faites-moi monter un sandwich et une bière".

Allez, sans rancune. La prochaine fois, j'espère que tu ... posteras un sujet un peu plus ... porteur ;-D.
Tiens, les déboires de DSK-les-mains-lestes, par exemple. Quand on pense que ce type va repartir ruiné, réputation comprise. Un homme si bien. Et si ... euh ... blanc, quoi.

Gérard Amate a dit…

Emcee, tu n'as jamais entendu parler du cumul des handicaps?
C'est pourtant un grand classique de l'Educ Nat.
Quant à DSK, on a simplement affaire aux ravages d'une civilisation technicienne.
Avant le Viagra, rien de tout cela ne serait arrivé.

Marie-Anne Boutoleau a dit…

Merci pour le soutien à Serge et à CQFD. Quelques précisions cela dit :

"Le problème, voyez-vous, est qu'il est interdit au travailleur en grève de s'adresser à ses collègues sur le lieu de travail, à moins qu'il n'en ait reçu l'autorisation expresse de la direction."
>>>Justement non : un gréviste n'est plus sous les ordres de ses supérieurs hiérarchiques. Il s'agit clairement d' un témoignage supplémentaire de la mauvaise foi de La Poste, qui a bâti un dossier uniquement à charge (tout comme le versement au dossier d'enregistrements issus de caméras de vidéosurveillance non déclarées à la Cnil).

"CQFD, si vous voulez, c'est un peu le Charlie-Hebdo de Marseille."
>>> CQFD est un journal national, basé à Marseille et non un journal marseillais. Et rien à voir non plus avec le Non-Événement du Mercredi (NEM, parfois encore appelé Charlie Hebdo), comme l'expliquait déjà en 2004 le camarade Olivier Cyran (co-fondateur du journal) à No Pasaran : "ceux qui nous taxent de « Charlie anar » se fourrent complètement le doigt dans l’œil : nous, on n’a pas de patriarche, ni de patron, ni de patron-adjoint, ni de sous-patron adjoint, ni de copain au patron qui guigne la place du sous-patron adjoint, ni d’actionnaires, ni de poursuites aux Prud’hommes par d’anciens salariés virés parce qu’ils ne riaient pas aux blagues du patron." (lire ici : http://nopasaran.samizdat.net/article.php3?id_article=865)

Pour tout dire, cette procédure contre Serge est "kafkaïenne", pour reprendre les termes de son avocat : devant n'importe quelle juridiction normale, en cinq minutes, le tribunal aurait rendu un non-lieu, tant le dossier est vide. Au lieu de ça, Serge a eu droit à une commission de discipline (qui n'a rien d'une juridiction normale) qui a siégé huit heures, et comme au final le résultat des votes était à parité (4 pour la sanction, les représentants de la boîte et 4 contre, les déléguas du personnel), c'est, en toute neutralité, le Directeur de La Poste lui-même qui a tranché.

A noter : plusieurs procédures sont encore en cours (mais pas suspensives de la sanction) : un appel devant le tribunal administratif et deux plaintes en pénal pour faux témoignage. Affaire à suivre, donc...

emcee a dit…

@ marie-anne: t'inquiète, on est très peu lus ;-D
Mais déjà avec ce qu'a dit gg sur Serge, ça met les nerfs. Alors, si c'est pire ...
Quant à CQFD, je le reçois très régulièrement (et depuis longtemps) par la Poste, c'est dire si je ne suis pas rancunière.

Et c'est très bien. Mais je revendique "CQFD" comme étant de Marseille, NA! Pas besoin d'être rue Turbigo pour faire un bon canard. La preuve par deux.

gg, super la correction d'orthographe! Bon, il faudra entrer CQFD parce qu'ils ne connaissent pas. Et c'est regrettable.

Gérard Amate a dit…

Ma chère Marie-Anne,
Il ne faut pas trop me prendre au pied de la lettre : je déconne souvent.
Que CQFD soit national, je n'en doute pas : ma librairie de Lyon le distribue, et pas qu'elle.
Pour l'autorisation d'intervenir dans les entreprises, ça se discute.
L'usage veut que les grévistes y aient droit, mais ce ne sont pas des lieux publics : ils sont soumis à des règlements, on peut chipoter.
Que l'affaire soit kafkaïenne, pas de doute.
Ils ont voulu sa peau, avec de minces prétextes, en effet.
Et de même que K... ignore qui l'accuse et de quoi, j'imagine que Serge se demande à qui exactement il doit cette persécution, à quel niveau hiérarchique, à quelles instances répressives en particulier.
Et pourquoi.
Emcee, je viens de lire ton deuxième mot, merci : si un jour j'ai des emmerdes, je te prends comme avocate.

salem a dit…

j'ecris de tunisie
faites part de mes salutations à serge: tiens bon camarade!

emcee a dit…

En effet, il me semble qu'on ne peut pas en principe intervenir sur son lieu de travail en dehors des heures que l'on doit effectuer, en tous cas, dans les services publics. Il est évident qu'il y a une large tolérance, sinon ce serait invivable et inapplicable.
De même, pour tenir des réunions syndicales (ou autres), il faut demander l'autorisation aux chefs, qui ne peuvent pas refuser (toujours en principe), sauf s'ils estiment que cela peut "troubler l'ordre public" (donc arbitraire).
Pour le cas de Serge, il est possible qu'ils s'appuient sur ces textes (des textes pratiquement inappliqués - et dont on oublie qu'ils existent, donc - mais qui sont sortis à point nommé quand on veut planter qqun ou un groupe).
Enfin, moi, je dis ça ...

"avocate, avocate: j'essayais de sauver ma peau, oui! ;-D

Marie-Anne Boutoleau a dit…

Concernant la prise de parole (d'une durée de cinq minutes) non autorisée sur son lieu de travail, je ne fait que relater les explications de Serge. de toute façon, il semble que finalement cet élément ait été plutôt secondaire dans la prise de décision, La Poste préférant se rabattre sur la soi-disant agression d'une cadre lors de l'épisode des plis électoraux (avec là encore le témoignage d'un autre cadre menteur), "événement" plus porteur pour justifier pareille décision.

Quand à CQFD marseillais ou non : attention, les copains sont susceptibles ! Je fais la remarque parce qu'ils m'ont à moi aussi reproché une fois de les avoir qualifié de "mensuel marseillais" dans un article pour Acrimed (formulation corrigée par la suite). Après tout, ils ont raison : on ne dit jamais des journaux nationaux édités à Paris que ce sont des journaux "parisiens"...

Gérard Amate a dit…

Si, si! ça se dit "journal parisien", mais c'est extrêmement péjoratif (j'habite à Lyon, mais je suis du Midi).
Et d'ailleurs, ça conviendrait parfaitement à Charlie.

lena a dit…

Ah non pas le Charlie Hebdo de Marseille! De Marseille, passe encore, mais alors le charlie... (frisson)