jeudi 24 avril 2008

La Tribune au Monde de Nicolas Sarkozy


Nicolas Sarkozy ne boit pas (il est légèrement éméché de naissance), mais il sait recevoir.

Je dégustais chez lui, l'autre jour, quelques rares scotch whiskies, et nous parlions justement de son frère, Guillaume, qui vient d'entrer au conseil de surveillance du Monde (car pour être bien surveillé, on ne pouvait mieux choisir).

-Au fait, t'as lu ma tribune dans le Monde?

Je faillis m'étrangler en avalant de travers un Cragganmore 60.1% de derrière les fagots (un pur délice).

-Le truc sur la représentativité syndicale? Mais quelle mouche vous a donc piquée?
-C'est-à-dire?
-Vous n'ignorez pas que la faillite est aux portes?

-C'est bien possible...
-L'Ump désespérée!

-Qu'y puis-je?
-Les réformes vomies!
-Ce qui est trop génial est souvent incompris.
-Le pays vous exècre!
-Un jour, il m'aimera.
-Et tout ce que vous trouvez à faire, c'est écrire dans le Monde de Monsieur votre frère quelques propos badins sur le syndicalisme?

-Tu n'as pas aimé? C'est étrange...

-Tant d'insipidités (discussion...dialogue...compromis...négociation...accord...position commune) révolte, et permettez-moi de vous dire qu'en défenseur du syndicalisme (Les Français sont très attachés au syndicalisme. ... ils veulent des syndicats forts....le syndicalisme français est ... faible), vous n'êtes pas ce qui s'appelle crédible.

-Tu trouves?

-Je vous l'ai cent fois dit : trop de démagogie tue la démagogie.

-Mais il ne s'agit absolument pas de démagogie!

-Ah bon?

-La réforme du syndicalisme est l'axe central de ma politique sociale.
-Vous charriez...
-Pas du tout. Tu crois que c'est facile de prendre le pognon dans la poche des pauvres pour le donner aux riches?
-Il est de fait que parfois, ça se passe mal.
-Les vieux, les gosses, les malades, je dis pas.
Mais les salariés, tu y as pensé aux salariés?

De vraies teignes.

Des rancuniers.
Des âpres au gain.

-Autrefois, on capturait les plus récalcitrants, et on les clouait aux portes des usines pour éloigner les mauvais esprits.
-C'était du bricolage.
Pour contrer la sauvagerie des mouvements sociaux, et civiliser le prolétaire, rien ne vaut les syndicats.
-Les syndicats?

-Ils ne demandent que ça!
Leur rêve, tu penses bien, n'est pas de tenir des piquets de grève en crevant de faim sous les intempéries, mais de s'assoir dûment mandatés aux tables patronales pour de subtiles négociations sans cesse renouvelées.
Ils y voient leur raison d'être et leur vraie vocation.
-Comme on les comprend!
-C'est pourquoi je veux des syndicats forts, suffisemment forts pour expliquer aux salariés que tout n'est pas possible tout de suite.

-Et que rien ne le sera jamais?

-Exactement! Des syndicats forts, et donc peu nombreux.

J'ai décidé de n'en garder que trois.

-FO, la CGT et la CFDT, je présume?
-Absolument pas : la CGT, la CFDT et le MEDEF, unis comme les trois doigts de la main (du menuisier), car les patrons heureux font les ouvriers contents.

-Et vous êtes sûr que ça va marcher?
-J'en sais rien.
En attendant, ça les occupe.
Pendant qu'ils penseront aux élections professionnelles (qui détermineront leur représentativité dans les différentes branches d'activité), ils ne viendront pas me faire suer.
-Et ça va durer longtemps, cette période électorale?
-5 ans.

Pile.

Renouvelable tous les 5 ans.

Comme moi.

Et avec ça j'ai la paix.

-Admirable! Ceci dit, il y a une paille.
-Laquelle?
-Le jour même où vous vous félicitiez, dans le Monde, du projet de position commune, deux syndicats le rejetaient.

-Quelque chose a foiré à la CFTC.
On avait pourtant convaincu toute leur direction de faire seppuku (grace à l'affaire Gautier-Sauvagnac, son scandale et ses redressements fiscaux suspendus sur leurs têtes).
-J'avais en effet remarqué les déclarations enthousiastes de leur négociatrice sur cette position commune (qui signifiait la mort de sa confédération).
-La maiheureuse n'a pas inventé l'eau tiède : il y a des situations où la discrétion s'impose.
-Un excès de perfectionnisme dans l'ignominie, peut-être?
-Peut-être.
En tous cas, même elle, à la CFTC, a voté le rejet de la position commune.

-Stupéfiant retournement de situation!

-Jacques Voisin, leur dirigeant est sous la pression d'un ennemi acharné de la réforme, qui se présente contre lui à la présidence du syndicat, avec de bonnes chances de l'emporter.

-Le nom de cet antipathique?

-Joseph Crespo.
-ça me dit quelque chose...

-Rappelle-toi, l'affaire Duret, ce délégué syndical central de la CFTC chez Thomson (Thalès), qui y avait dénoncé la corruption des syndicats, et qui avait été viré de la boite, après avoir été viré de ses fonctions syndicales par son supérieur direct, Joseph Crespo.
-On avait appris ça en pleine affaire Gautier-Sauvagnac.
-Elle les aura bien occupés, pendant qu'on négociait le sort des syndicats, mais les meilleures choses ont une fin.
L'Uimm relève la tête, et à sa suite, ses filiales s'enhardissent.
Au Medef, la Métallurgie s'accroche aux postes et s'organise en contre-pouvoir.

A la Cftc Crespo, président de la Cftc-Métallurgie, devient l'homme fort de sa confédération et la Cgc, dirigée par Bernard Van Craeynest, ancien secrétaire de la Cgc-Métallurgie, a finalement voté contre la position commune.
-Ne craignez-vous pas que ce front du refus fasse avorter votre réforme?
-Trop tard! On eu ce qu'on voulait, l'acceptation de la position commune par leurs négociateurs.
On leur passera sur le corps, en expliquant qu'au fond d'eux-mêmes ils sont d'accord.

C'est à cela que servait cette tribune au Monde que tu trouvais à l'eau de rose : elle ne chantait la paix, l'amour et l'harmonie que pour couvrir les cris de ceux que l'on égorge.

-Maître, vous êtes un maître.

-C'est bien normal, mon petit : sans cela, je ne serais pas arrivé où je suis.

9 commentaires:

jide a dit…

A propos de cette tribune, j'ai cru bon faire une petite traduction novlangue / français.

C'est ici: http://jide.romandie.com/post/12008/110960

Gérard Amate a dit…

Jide, j'ai lu ta tradoc, admirable de fidélité au texte original, mais quelque chose me dit que tu éprouve à l'égard de l'auteur des sentiments mêlés.

Gérard Amate a dit…

éprouves

Amicalement Votre a dit…

Juste une rectif sur la CFTC Métallurgie...
Duret partait à la retraite, il a été remplacé par son adjoint à la tête du syndicat CFTC de Thales...avec l'accord et à la demande de Duret.

Gérard Amate a dit…

Voici ce que j'ai lu un peu partout (ici Libé du 31 10 07)

La scène se passe en juin 1998, au siège parisien de l’UIMM. Les partenaires sociaux sont réunis pour renégocier la convention collective des cadres. Le patronat souhaite rogner leur régime de départ en retraite: à la différence des autres salariés, les cadres peuvent travailler jusqu’à 65 ans; si leurs employeurs veulent s’en débarrasser dès 60 ans, il doivent verser l’équivalent d’une indemnité de licenciement.

Jean-Claude Duret,membre de la délégation CFTC, ne voit pas pourquoi il devrait lâcher du lest. D’entrée, il est marqué par l’ambiance au QG de l’UIMM : «La CGC donne à Denis Gautier-Sauvagnac du “monsieur le président” long comme le bras. Seule la CGT gueule, pour la forme.» Assis à la table des négociations, son supérieur de la CFTC lui glisse : «Tu vas faire capoter la réunion si tu poses des questions. Te casse pas la tête, on signera quand même.»

Sauf que Duret est du genre tête brûlée. Après esclandre, il quitte brusquement la réunion, suivi par un type en costard, membre de la délégation de l’UIMM. qui lui pose cette question fâcheuse: «Quels sont vos besoins?» Jean-Claude Duret s’indigne derechef, le type en costard ne se démonte pas: «Tout homme a son prix, un syndicaliste n’est pas incorruptible. Je vous serre la main, c’est pour la dernière fois.»

De fait, Duret ne sera pas convié par la CFTC aux réunions suivantes. Il y voit «la preuve que le patronat choisit ses partenaires syndicaux.» Dernier souvenir de cette mémorable journée: le soir, l’ensemble des délégués syndicaux se retrouvent au restaurant. Duret veut régler son addition. On lui rétorque : «T’inquiète, c’est payé par le patronat.» Interrogée hier par Libération, l’UIMM n’a pas souhaité réagir. Au sein de la CFTC, un ex-cadre confirme l’histoire. De surcroit, la centrale syndicale lui aurait fait miroiter une retraite aux petits oignons contre son silence...

La révision à la baisse de la convention collective des cadres a finalement été signée dans son dos. Deux ans plus tard, il s’agit de la ratifier entreprise par entreprise. Chez Renault, pilier de l’UIMM, le financement des syndicats par l’employeur fait alors jaser en interne: «Une fois de plus, on achète le silence et le bon vouloir des syndicats.» Chez Thomson, Duret entend faire de la résistance locale en tant que délégué CFTC. Il fait circuler une pétition exigeant la «suppression de l’accord UIMM», dénonçant le «chantage du patronat pour obtenir des syndicalistes dociles».

Après avoir suspendu ses subventions à la CFTC, la direction de Thomson obtiendra la tête de Duret. En août 2000, la Fédération de la metallurgie retire sa délégation aux syndicalistes maison, remplacés par des apparatchiks fédéraux. En octobre, la Fédération metallo de la CFTC présente à la direction de Thomson la liste de ses candidats aux élections professionnelles, précisant que «le nom de M. Duret n’y figure pas»…

Un an plus tard, c’est la mise à la retraite d’office, Jean-Claude Duret étant victime directe de la révision au rabais de la convention collective,qu’il a combattue en vain. L’adversaire était-il trop fort ? Sa plainte pour discrimination syndicale vient d’être validée par la Cour de cassation. Il est désormais prêt à tout déballer devant les tribunaux.

Man in the Middle a dit…

Salut Gérard,
Super intérréssant ton petit article.
C'est sérieux ou c'est toi qui l'a inventé?

Gérard Amate a dit…

Je n'invente rien, et d'ailleurs je vais passer la deuxième couche dans mon prochain post.

Man in the Middle a dit…

Merci,
C'est de la bombe ton article.
J'attend avec impatience le second volet!

Anonyme a dit…

Au fait je n'ai jamais demandé à partir en retraite d'office, d'ailleurs le type qui m'a remplacé et qui s'est découvert une vocation subite de syndicaliste à l'âge de 58 ans sans formation ni la moindre expérience à ce poste... venait curieusement d'être parachuté dans mon bureau par le saint esprit (c'est normal pour un chrétien)et il était en recherche de poste (je peux faire témoigner de nombreuses personnes sur le sujet sans aucun problème)... De fait le rôle (mon remplacement) aurait dû revenir en toute logique au secrétaire général qui lui aussi a été viré par la suite par CRESPO pour m'être resté fidel . en définitive il y a plusieurs versions toute plus fumeuses et contradictoires les unes que les autres... je peux préciser à la demande... Merci à Mr Amade pour son honneteté intéllectuelle quant au type qui s'arroge le droit à des interprétations fallacieuses sous l'anonymat je peux en faire mon affaire car le genre corbeau j'aime pas ça.... OK....!

Jean Claude DURET