vendredi 23 octobre 2009

La Disparition des Départements

Je ne vais pas te mentir : dans ce post, il y a plein de cartes, et la plupart font mal aux yeux, tellement elles sont petites.
Cependant, si tu cliques dessus, tu pourras les avoir plus grandes.
Et cette bonne chose de faite, je démarre :



Cette semaine, j'étais à Nîmes, devant la télé (je ne la regarde qu'en voyage, pour partager les humbles bonheurs de la population locale).
On y parlait de la suppression prochaine des départements (recommandée par les commissions Attali et Balladur, et entamée avec l'instauration des nouvelles plaques minéralogiques et la disparition des conseils généraux).
Ils étaient là plusieurs savants (dont un journaliste de l'Express, ce qui n'est pas peu dire) lorsque Guy Carcassonne (prof à Paris-X et à Sciences Po Paname, total respect) émit un jugement définitif.
Les départements étaient une création de la Révolution (anti-naturelle comme souvent la Révolution), opérée sur des critères de taille (ces gens-là avaient la manie des mathématiques) qui n'avaient rien à voir avec les moyens modernes de communication (il fallait à l'époque qu'on puisse joindre la préfecture en une journée à cheval de n'importe quel endroit du département) : il n'était que trop juste de les supprimer enfin.

Je ne sais pas.
Si j'avais été en Lozère ou dans l'Hérault, j'aurais peut-être été d'accord.
Ce sont des départements compacts :


L'Hérault se traine un peu en longueur le long de la mer, mais l'arrière-pays est montagneux, on s'y déplace moins vite, ça compense.
Le Gard, par contre, c'est un mystère.
Il a, certes, une taille comparable aux autres, et on sent le soucis de procéder à un découpage régulier du territoire national.
Mais pourquoi y mettre Le Vigan?


Encore aujourd'hui, il est plus facile, plus rapide et plus court d'aller à Montpellier, depuis Le Vigan, en passant par Ganges, que de se rendre à Nîmes :


Imagine un peu la galère que c'était à l'époque du cheval : franchement, on ne comprend pas.
Wikipedia a une autre explication : selon elle, les départements ne seraient pas à proprement parler une invention de la Révolution.
L'idée était dans l'air, sous Louis XVI, et même le mot, déjà.
En fait, la Constituante aurait repris les circonscriptions électorales utilisées par l'Ancien Régime pour convoquer les Etats Généraux à Versailles.
Si tu veux, Wiki.
Vérifions, ça ne coûte rien :


Tu le vois, le Gard?
Attends, j'en ai une autre :


Voilà, c'est un peu mieux et Ô puteborgne! ils nous avaient chouravé Aigues-Mortes et le Grau du Roi!
Et pourquoi donc que la Constituante (merci, la Con) nous les a restitués?
Pour nous permettre d'aller à la plage sans sortir de chez nous?
Tu n'y es pas du tout, et un simple coup d'oeil à la carte ci-dessus montre que les départements n'ont pas eu pour modèle les circonscriptions électorales de 1788.
Par contre, les circonscriptions fiscales, oui :

ou, si tu préfères, les diocèses :

Regarde-moi ça, si c'est pas beau : le Gard, c'est, à un chouïa près, les diocèses de Nîmes (avec Aigues-Mortes et le Grau, donc), d'Alès (avec le Vigan), et Uzes.
Ceci dit, si tu connais un peu le Gard, tu te poses des questions.
Nîmes et Uzes, c'est la plaine et les collines, Alès c'est les Cévennes jusqu'à l'Aigoual (1700 m).
Dans un cas c'est des huguenots de la guerre des camisards, républicains dès le départ (Alès), et dans l'autre des royalistes insurgés du Midi (Uzes) ou des Camelots du Roi excessivement catholiques (Nîmes et son "petit peuple admirable de la rue Enclos-Rey, précisait Bernanos).
Enfin, pour couronner le tout, on parlait le languedocien à Alès, et le provençal à Nîmes et Uzès.
ça ne se parle plus vraiment, mais l'accent qui en subsiste n'est pas le même, et les expressions locales non plus.
Bref, pourquoi avoir rattaché Alès à Nîmes et Uzes plutôt qu'à Lodève et Millau, tandis qu'Arles et la Camargue auraient parfaitement fait l'affaire pour compléter le Gard?
En fait, l'explication est là :

Tout simplement parce qu'1790, la séparation d'Alès et Nîmes en deux évêchés différents n'avait pas 100 ans.
Sinon, depuis toujours, c'était le même diocèse :


correspondant aux mêmes divisions administratives :



cela quelles que soient les vicissitudes politiques :


Depuis toujours, en fait, depuis avant même que la France existe :


La Révolution avait un peu rationnalisé tout ça :


Elle n'avait en revanche, et en dépit des apparences, rien créé d'artificiel.
C'est pourquoi l'identité départementale est forte dans le pays : elle a, contrairement à ce qu'on croit à Sciences Po et à la télévision, des racines extrêmement profondes.
Autour du Gard, la Lozère est peu ou prou l'ancien Gévaudan, l'Ardèche le Vivarais, le Vaucluse les Etats du Pape, l'Aveyron le Rouergue, tous pays auxquels les populations s'identifient encore, et parfois sous le nom que ces régions avaient avant la Révolution.
On a vu le tolé qu'a soulevé le projet d'abandon du numéro de département sur les plaques minéralogiques.
Les gens n'ont pas envie de se voir retirer une part si infime soit-elle, de leur identité.
L'époque les a déjà déplacés, déclassés, elle leur a retiré leur travail, leur retraite, leur quartier, leurs parents, et jusqu'aux dimanches en famille.
Ils n'ont pas besoin qu'on en rajoute, ça aurait même tendance à les inquiéter vaguement.
Et si l'on tient absolument à le faire, il vaut mieux savoir que ça ne sera pas politiquement gratuit.
Je crains que le coût de cette modernisation ne s'avère ruineuse pour la popularité de Nicolas Sarkozy : les dangers qu'on ignore sont les plus destructeurs.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Ce qu'il y a de bien avec toi, Cher Gérard, c'est que tu prouves magistralement ce que je pense intuitivement.
JPB

Gérard Amate a dit…

C'est mon côté pitbull (faute d'avoir un côté Brad Pitt).