lundi 15 décembre 2008

Hasta la Victoria, Chérèque!


En sortant de l'Elysée (voir l'épisode précédent), je suis tombé sur un barbudo notoire, François Ché rèque.
J'aime beaucoup le Ché.
Il me rappelle mon enfance, quand son père (Jacques, apparatcik à la CFDT) avait été nommé préfet par Mitterrand.
De Lorraine.
Afin d'aider au licenciement de tous les sidérurgistes surnuméraires qui foisonnaient dans cette contrée.
Là où passait sa Safrane de fonction, l'acier ne repoussait plus.
Les villes se vidaient, les usines fermaient.
Sans grève et sans murmure, toutefois.
Par la terreur économique, tout simplement, et le lâchage syndical généralisé.
Ce fut une vraie réussite, du boulot de pro, un boulot que seul peut faire un dirigeant ouvrier.
Du grand art.
(Et d'autant plus méritoire que, par la suite, on manqua d'acier.)

Aussi, n'essayez pas d'attendrir le Ché en évoquant devant lui les petites misères du salariat.
C'est un combattant.
Il ne pleure pas, il frappe.
Il aurait pu choisir la facilité, défendre mollement les salariés les plus excités.
Personne ne lui en aurait voulu : n'est-il pas, après tout, responsable syndical?
Il coulerait aujourd'hui des jours tranquilles et sans lutte, comme ceux dont bénéficie Bernard Thibault.
Au lieu de cela, il a choisi de se battre.
Au côtés de ses amis d'enfance (car le Ché est un homme de fidélité).
Les patrons.
Sur les genoux desquels il avait joué, en Lorraine, autrefois.

On est allé au rade, s'offrir mutuellement quelques tournées de pastis.
Mais l'ambiance n'y était pas.
Il vidait ses verres sans conviction, l'esprit ailleurs.

-Quelque chose ne va pas, Che?

Il marmonnait dans sa barbe :
-Je vis environné de traîtres et d'espions.

-Allons, allons, pas de paranoïa.
(Si on passait au Casa pour changer?)

-(Non, merci, je reste au 51.)
Je ne fais aucune parano : regarde Ethic...

-Ethic?
(Garçon, un 51 et un Casa!)

-Entreprises etc... Un club de patrons qui organise des colloques.
L'année dernière, ils m'ont invité.

-Tiens, on ne l'a pas su.

-Le 27 mars 2007, précisément.
J'avais posé comme condition l’absence de tout journaliste.

-Et pourquoi donc cette étrange pudeur?

-J'avais décidé de leur parler franchement, sans détour, directement.

-La franchise, en effet, n'est pas pour toutes les oreilles.
(Tu rebois la même chose?)

-(S'il te plait)
Et bien, non seulement un journaleux s'était glissé dans l'assistance, et bave aujourd'hui dans un bouquin
(Jacques Cotta, « Riches et presque décomplexés » (Fayard), p 125 )

-L'affreux espion!

-Mais encore Ethic a donné sur son site un comte-rendu
qui corrobore les propos de Cotta.

-Ah! les traîtres!
Et c'était important, ces révélations?

-Tu ne peux pas t'imaginer.
J'y avais étalé toute la stratégie de la CFDT!

-(Bois un coup, ça te remettra).
C'est-à-dire?

-C'est-à-dire pousser aux réformes de la recherche, des régimes sociaux, des retraites, de l’assurance-maladie, de la santé, des hôpitaux.
Bref, tout ce que fait Sarkozy aujourd'hui.

-Je vois.
Les autres syndicats en profitent maintenant pour vous pourrir.

-Tu rigoles?
Ils ont le même programme : c'est celui des objectifs de Lisbonne.
Ils font partie, comme nous, de la Confédération Européenne des Syndicats, qui les a négociés.

-Et bien, alors, de quoi tu t'inquiètes?
(Garçon! La même!)

-(Doucement avec la flotte! Tu vas le noyer!)
D'abord, il y a la réforme de la représentativité. Je disais que seule s'y opposait la branche métallurgie du Medef.

-L'UIMM?

-Si on s'apercevait que le scandale Gautier-Sauvagnac n'avait été qu'un moyen de pression exercé par le gouvernement et le Medef pour faire plier l'UIMM?

-Avec la complicité de la CGT et de la CFDT?

-Et de la gauche dans son ensemble, mettant une fois encore sa vertu au service du grand capital.

-T'inquiète, tout le monde s'en fout.
Par contre, une chose me chiffonne.
Je comprends à peu près pourquoi la CGT tenait à cette réforme : elle en est la grande bénéficiaire.
Mais quel intérêt pour la CFDT?

-Le même que pour le Medef et Sarkozy.
J'avais, en pleine campagne présidentielle, rencontré " les conseillers de Sarkozy et le candidat lui-même" avec qui je suis "plutôt tombé d’accord". Il faut reconnaître les syndicats dans les entreprises, et non plus au niveau national.
(Allez! C'est la mienne! Toujours au Casa?)

-(On ne change pas un équipe qui gagne.)
Et pourquoi ça, reconnaître les syndicats au niveau de l'entreprise seulement?

-En discutant à la base, la flexibilité s’organise et s’impose d’elle-même.
(Qu'est-ce qu'il y a? Tu t'étrangles?)

-(C'est rien, j'ai avalé de travers)
Tu disais, la flexibilité?

-Pour Ethic et la CFDT, les salariés ne travaillent pas assez.

-A quoi penses-tu, précisément?

-Aux 35 heures, revoir le temps de travail et les départs anticipés.

-C'est tout?

-Il faut finir le travail sur les retraites après ce qui a été commencé sur les régimes spéciaux.
Et surtout, s'occuper des CDD.

-Naturellement!
On devrait tous les remplacer par des CDI.

-Epargne-moi tes lourdes plaisanteries à ce douloureux sujet.
La France est le second pays par le nombre de CDD, mais c’est le pays où les entreprises
ressentent la plus forte rigidité.
Les CDD en lieu et place des CDI, c’est trop paralysant.
Il faut un contrat de travail où les entreprises puissent licencier à tout moment.

-Un CPE généralisé?
Je croyais que tu étais contre?

-J’ai manifesté contre le CPE car le ministre avait été ridicule dans la forme. Mais sur le fond, nous sommes bien sûr d’accord.

-Tu proposes quoi, comme méthode?

-La fin des accords nationaux, que permet justement la réforme de la représentativité.
Plus on va vers l’entreprise, plus les salariés acceptent tout cela.

-Dis donc, tu ne serais pas un chouïa ultra-libéral?

-L'Etat en fait trop.
Réduire la place de l’Etat nécessite de décider des compétences qu’il doit conserver : la justice,
la police et l’éducation.

-Tiens, pourquoi l'éducation?

-En France, l'enseignement libre et les grandes écoles pour enfants de riches sont entièrement subventionnés par l'Etat.
On se battra s'il le faut pour conserver cet acquis social.

-(Tu reprends un pastis?)

-(File-moi plutôt un staight bourbon.)

-C'est bien beau, tout ça, Ché.
Mais si la CFDT est en tous points d'accord avec le patronat, elle n'a plus aucune utilité.

-Détrompe-toi.
la fonction des syndicats est aussi de mettre la société
française devant ses contradictions, notamment en poussant le PS vers l’économie de marché et en faisant évoluer l’ensemble de la gauche (...).

-Un think tank, en quelque sorte?

-Une avant-garde dirais-je.
Avec tous ses dangers, car en effet, un dirigeant ne peut pas être � à 10 kilomêtres devant ses troupes ‚ et
doit accompagner l’évolution de l’organisation syndicale.
Je te rappelle l’hostilité des adhérents lorsqu’on signe des accords
d’adaptation prévoyant une augmentation du temps de travail, par exemple.

-Il n'est pas facile, Ché, d'être un lider maximo de la lutte des classes.

-Je ne te le fais pas dire, mais peu à peu nous gagnons du terrain.

-Les débats au PS montrent que tu es dans la bonne voie.
Et la droite, dans tout ça?

-C'est l'éternel problème.
Luc Ferry me disait récemment qu'il n'avait eu qu'à se louer des bonnes dispositions des syndicats, pour sa réforme de l'Educ Nat.
C'est la droite qui s'y était opposé :
« Le patron c’est le Président de la République et ce qui bloque ce n’est pas les
syndicats qui représentent 8% mais plutôt l’Elysée et les conseillers politiques du
Président de la République qui craignent la levée des masses. »
Me disait-il récemment.

-La levée des masses, vraiment?

-Dieu nous en préserve, companero.
Qu'est-ce que tu bois?

-Un Cuba Libre. Et toi?

-La même chose. Hasta la victoria siempre!

-Venceremos!

PS : sauf pour Ferry, les passages en italiques proviennent du cafardage de Cotta ou du compte-rendu d'Ethic.


5 commentaires:

Anonyme a dit…

Tout est dit.Merci.

Gérard Amate a dit…

De rien. C'était un plaisir.

Anonyme a dit…

Encore un texte d'utilité publique qui restrea confidentiel!

Gérard Amate a dit…

Bof.
Ce n'est pas un scoop non plus.
A en juger par le peu de commentaires, ce sont des infos qui n'étonnent plus personne.
De la part du Ché, on s'attend à tout.
C'est tout de même le premier briseur de grève du pays : ça ne peut pas être par hasard, ou stupidité maladive.

Olivier B. a dit…

Excellente "interview" !