dimanche 11 mars 2007

Les enquêtes d'Amar et Léon : La tronçonneuse


Eve-Anna, la secrétaire manucurée, entra dans le bureau où Léon Noël faisait des mots croisés : un meurtre aux Minguettes, un meurtre un dimanche, et il fallait y aller (c’était d’autant plus embêtant qu’il faisait un Laclos, mais le crime n’attend pas).

L’informateur de Léon, Amar Rama, un slameur sympa, bien connu par ici et la tronche toujours tapée de frais, une vraie balance, un mouton dévoué, l’attendait au pied de l’immeuble cerné de perdreaux.

-Alors, patron, vous avez vu? Gonzesse découpée à la Huskvarna, tous les morceaux rangés façon Dahlia…

Il fit un large geste vers le sang qui séchait sur les marches d’escalier, personne n’y touchait, à par un con qui avait marché dedans et fait des traces sur les côtés.

-T’as vu quelque chose? Fit Léon

-T’as combien sur toi? rétorqua Amar.

Léon regarda :

-Deux billets de 20, j’en garde un pour moi

-’Ta mère! Elle suce, pour 20 euros? Tu rigoles ou quoi?

-Rien à faire, la tireuse est à sec, la banque est fermée, je peux pas faire mieux. Lundi, si tu veux…

-Vas-y! Lundi! Toi, c’est toujours demain tu payes! Tu peux crever, pas de thune, pas d’info.

Il tournait les talons, Léon le rattrapa

-Au moins, viens boire un coup, je me suis pas tapé Vénissieux pour que dalle.

L’autre le regardait sans répondre.

-J’ai soif, ajouta-t-il, on va au PMU, c’est ouvert.

Le rade était pourri, tout en plastique datant de la cité, mais la bière était fraîche, les yeux dans le verre le décor s’oubliait.

-Tu vas quand même pas m’emmerder pour une affaire de thune, insista Léon, je te promets, lundi j’allonge, ou si tu préfères, on va bouffer chez Tran, j’y vais à croume, mais t’y perds.

-Remets une mousse, je réfléchis, fit Amar.

Cinq Kro plus tard, il se décidait à parler, l’enculé.

-Le meurtre a eu lieu cette nuit, plutôt le 27 que le 26, c’était une paire de plombes après minuit. Elle vivait avec un mec qui faisait du bois, genre bûcheron, un découpeur de profession, qui la faisait chier. Elle avait décidé de le plaquer; hier, elle lui a jeté sa valoche par la fenêtre du huitième, en lui gueulant qu’il était qu’un pédé, une petit bite juste bon à se faire enculer. Elle avait ajouté qu’elle gardait la tronçonneuse parce que son nouveau mec avait flashé dessus, et qu’elle allait lui en faire cadeau.

Tout le quartier rigolait, je te jure…

-Et alors? Les flics l’ont serré?

-Ce matin, ici-même, il était au comptoir, finalement ils l’ont pas embarqué…

-…???

-Un alibi en béton, il avait passé toute la nuit au rade (c’est pas à toi que je vais l’expliquer, le week-end, ils tirent le rideau, et ils continuent à picoler jusqu’à plus soif : par hasard, j’y étais). Il s’était pointé vers l’apéro la veille, juste après moi, et il était encore là à huit heures du mat’, on buvait un coup ensemble.

-Neuf heures, tu veux dire : ça vient de changer, rectifia Léon. Et alors?

-J’ai tout vu, je sais comment il a fait, commande deux bières, j’ai écris un slam.

Amar siffla sa bière, se leva, s’empara de l’autre sur la table, l’éclusa, sortit un vieux papier, et déclama :

Sans bouger du comptoir, il en ricanait encore

Il était bien remonté, à ce moment précis

Marmonnant d’obscures et terrifiantes menaces

Il était ivre et le temps n’avait plus d’importance

Toute sa vie vibrait dans l’instant immobile

il sentait qu’il existait dans cette parenthèse

Où une seule seconde équivaut à une heure

C’était cette nuit-là le passage à l’heure d’été

Comment retourner là-haut sans être remarqué?

Comment la tuer à l’étage sans être soupçonné?

A deux heures du mat’, l’horloge sonna trois fois

Bon sang, mais c’est bien sûr!

Et là-dessus il s’écroula sur la chaise.

-C’est de la poésie? fit Léon. C’est pour ça que tu m’as fait raquer vingt bières?

-Absolument!

-Pauvre type, sale escroc, poivrot, tu vendrais ta mère pour un pot de Côtes, tiens, tu me fais pitié, je me casse.

-Escroc?

Amar s’insurgeait, les yeux vitreux :

Mais j’ai tout raconté, tout est là, qu’il l’a tuée, et qu’il s’est démerdé pour pas qu'on l'alpague!

Léon lui mit sous les yeux le texte de son slam merdique:

-Tu vois quelque chose, toi? T’as balancé quoi, à part des considérations à la con sur l’ivresse sidérante, qui sont d’un spécialiste, je le reconnais, mais j’en ai rien à foutre, si tu vois ce que je veux dire.

Incrédule, Amar relisait son papier:

-Excuse, Léon, je sais pas ce que j’ai, peut-être j’ai trop bu…

D’un geste, il rassura :

C’est pas tes bières, la bière ça fait jamais de mal, mais en sortant du rade, ce matin, y avait deux Russes, les salauds, avec de leur vodka faite à la maison, je sens qu’elle passe mal.

Voilà, ajouta-t-il, je sais pas pourquoi, je l’ai écris à l’envers, c’est la vodka, excuse, ça m’arrive jamais, c’est bien la première fois.

Attends, je rectifie, je le redis à l’endroit.

-Je t’écoute, mais j’en crois pas un mot, (escroc!)…

-Bon sang, mais c’est bien sûr!

A deux heures du mat’, l’horloge sonna trois fois

Comment la tuer à l’étage sans être soupçonné?

Comment retourner là-haut sans être remarqué?

C’était cette nuit-là le passage à l’heure d’été

Où une seule seconde équivaut à une heure

il sentait qu’il existait dans cette parenthèse

Toute sa vie vibrait dans l’instant immobile

Il était ivre et le temps n’avait plus d’importance

Marmonnant d’obscures et terrifiantes menaces

Il était bien remonté, à ce moment précis

Sans bouger du comptoir, il en ricanait encore

Léon le regardait droit dans les yeux :

-Tu ne prétends pas, j’espère, que…

-Mais si! l’interrompit Amar, soudain surexcité, ce type est un génie du crime : il a profité de ce que tout le monde passait directement de 2 à 3 heures pour, pendant ce temps, monter tranquillement à l’immeuble, tronçonner son ex, ranger les morceaux, et revenir au bar sans en être parti!!!

-Es-tu bien certain de ton explication?

-En fait, il me reste un doute...

-Tout de même! Et lequel, peut-on savoir?

-Je me demande comment l'assassin a pu avoir cette lucidité, d'élaborer un crime parfait, tenaillé par la soif comme il l'était depuis la veille. Moi, j'aurais pas pu.

-Tu es vraiment un pauvre type…

Et tandis que Léon s’éloignait, Amar le poursuivait en relisant son truc :

-Tu vas voir, ne pars pas, reviens, tout se tient, c’est bien lui l’assassin! :

Sans bouger du comptoir, il en ricanait encore

Il était bien remonté, à ce moment précis

Marmonnant d’obscures et terrifiantes menaces

Il était ivre et le temps n’avait plus d’importance

Toute sa vie vibrait dans l’instant immobile

il sentait qu’il existait dans cette parenthèse

Où une seule seconde équivaut à une heure

C’était cette nuit-là le passage à l’heure d’été

Comment retourner là-haut sans être remarqué?

Comment la tuer à l’étage sans être soupçonné?

A deux heures du mat’, l’horloge sonna trois fois

Bon sang, mais c’est bien sûr!

Bon sang, mais c’est bien sûr!

A deux heures du mat’, l’horloge sonna trois fois

Comment la tuer à l’étage sans être soupçonné?

Comment retourner là-haut sans être remarqué?

C’était cette nuit-là le passage à l’heure d’été

Où une seule seconde équivaut à une heure

il sentait qu’il existait dans cette parenthèse

Toute sa vie vibrait dans l’instant immobile

Il était ivre et le temps n’avait plus d’importance

Marmonnant d’obscures et terrifiantes menaces

Il était bien remonté, à ce moment précis

Sans bouger du comptoir, il en ricanait encore

Amar rejoignit Léon en crachant ses poumons, c’était juste à l’angle du Georges Sand, le bistro du marché.

Curieusement, il était ouvert, ce qui n’est pas habituel pour un dimanche. Il fallait élucider ce mystère, ils entrèrent.

3 commentaires:

Hélène Larrivé a dit…

Euh oui... Dans le genre gore on fait pas mieux. J'attends la suite. Les nanas découpées à la tronçonneuse, ça ne me branche pas trop. Attention à l'effet émulation et souviens-toi que, lors d'une crime pédophile particlièrement atroce, l'un des gamins survivants a raconté que leur bourreau allait entre deux séquences dans son camping car lire un livre dont il s'inspirait exactement ensuite. Il y a des salauds dénués à la fois de sens moral et d'imagination. Depuis, je suis contre la pornographie hard ou la violence littéraire, surtout lorsqu'elle touche les femmes. Pas besoin d'en rajouter dans le sadisme, fût-ilé videmment, je l'ai bien compris, au second degré. Il y a des gens qui ne pigent pas le second degré hélas. A part ça, ça évoque un roman américain déjanté particulièrement talentueux.

Gérard Amate a dit…

Heu...Y a pas de suite, c'est déjà fini.
A part ça, tu me fais craindre le pire pour la semaine prochaine, où Amar et Léon tenteront de résousre le mystère de l'assassinat de Sarkozy : j'espère bien que ça ne donnera aucune mauvaise idée à personne.

Hélène Larrivé a dit…

Non, là, ce n'est pas trop dérangeant... Je ne suis pas puriste de la non violence tout de même !