mardi 10 juin 2008

Chez Bernard Thibault


La cantine de la CGT est, avec celle de la Police Judiciaire, l'un des plus gros débits de boissons de Paris.
C'est vous dire si la cave de Bernard Thibault regorge de trésors, alimentée qu'elle est en cadeaux de fournisseurs.
On y trouve encore de pleines caisses de vodka GB (la préférée de Krasucki), ou des Graves cru bourgeois 68 ("il faut savoir terminer un Graves", tel était le slogan de Georges Séguy).


Quand je monte à Paris prendre l'apéro chez Bernard, j'amène l'anchoïade que fait ma mère, Bébert sort le pastis qu'il a gratos (Pernod-Ricard et le PCf, c'est une histoire d'amour vieille comme (la fête de) l'Humanité), et bien calés à la table du salon, on déguste notre bonheur.

Bernard, qui est un brin sentencieux, me lance alors la phrase terminale de toute philosophie prolétarienne :
-On est mieux là qu'à l'usine!
Et j'ajoute :
-Ou qu'au dépôt de la Villette!
(C'est son dépôt de rattachement, à la SNCF)
-M'en parle pas, ça fait 30 ans que j'y ai pas foutu les pieds, j'en fais encore des cauchemars!

-Dire qu'il y en a qui y passent leurs journées, à raison de 35 heures par semaine!
-Qu'ils comptent pas sur moi pour les remplacer! (Je t'en sers un autre?)
-(Volontiers) Et encore, 35 c'est vite dit...
-On va bientôt repasser à 40. (Glaçons?)
-(S'il te plait) J'ai d'ailleurs vu qu'on fait grève, le 17.

-Pour les 35 heures, absolument. (Je crois que j'ai pas mis assez d'eau)

-(Arrête, tu vas le noyer) Une journée, tu crois que ça va suffire?
-A quoi? (T'as raison, on voit le jour à travers. Je rajoute du pastis?)

- (Un chouïa) à préserver les 35 heures.
-Dis donc, t'es sûr que t'as rien bu avant de monter à la maison?
-J'ai dit une bêtise?

-Il n'est en aucune façon question de préserver les 35 heures.

-J'avais cru, pourtant...
-Tu crois mal.
Où ai-je dit qu'on ne toucherait pas aux 35 heures?
-Je te cite : «forte mobilisation le 17 juin... gouvernement... mauvaise voie... en remettant en cause les 35 heures».
-Et bien?
-J'ai pas rêvé! tu appelles bien à la grève contre la remise en cause des 35 heures?
-Oh la la! Pas si vite!
(finis ton verre, je ressers)

J'ai dit que le gouvernement s'y prenait mal : mauvaise voie.

-Ah bon? c'est ça que ça veut dire?

-Et j'ai même expliqué (des fois qu'on m'aurait pas compris) pourquoi il s'y prenait mal :
le gouvernement a décidé de remettre en cause les 35 heures de façon unilatérale
.
Unilatérale, tu as bien entendu?
-Tu veux dire qu'en multilatéral...
-Nous sommes ouverts à toute discussion.
-Les acquis sociaux...

-Il n'y a pas de sujet tabou.

-La défense des travailleurs...
-Nous ne sommes pas des bolcheviks.
-Les pauvres toujours plus pauvres, les riches encore plus riches...

-La droite veut appliquer ce programme sans nous, c'est un scandale!

-Et les 35 heures...?

-Nous étions parfaitement d'accord pour les démanteler!

-Il est vrai que vous avez signé la position commune CGT-CFDT-MEDEF-CGPME (contre le reste du monde).

-Je ne te le fais pas dire!
-Qui prévoyait explicitement de relever les contingents annuels d'heures supplémentaires par accord d'entreprise conclu avec des syndicats représentatifs (article 17 de la position commune).
-Exactement comme dans l'actuel projet de loi!
-Et donc d'allonger la durée effective du travail.

-Oui, mais "à titre expérimental" seulement...
-(J'en prendrais bien un autre)
-(Sers-nous, je vais chercher de l'eau au frigo).

Où en étais-je, déjà?

-A titre expérimental, disais-tu.

-Tout à fait, ce qui nous permettait de négocier encore et encore à chaque reconduction de l'expérience.
-Tant qu'on négocie, on ne pense pas à mal.

-C'était aussi l'avis du Medef, qui nous soutient dans cette affaire.
-Or, voici qu'on vous impose par la loi ce que vous aviez prévu d'accepter poliment.
-Du coup, je te le demande : à quoi on sert?
-Je l'avoue : plus à rien.

-C'est un casus belli.
-Et donc vous faites grève?

-La hache de guerre est déterrée.

(c'est déjà fini? Regarde dans le buffet, je crois qu'il y a une autre bouteille)
-(ça y est, je l'ai trouvée!)
Les autres syndicats vous suivent?

-Penses-tu! Ils sont bien trop contents de voir qu'on nous méprise!

-Pourtant, les 35 heures...
-Ils n'en ont rien à battre!

Je te rappelle qu'en 2004 déjà, nous avions tous accepté de renégocier à la base les 35 heures.

-Quand on a supprimé le Lundi de Pentecôte?

-Exactement! (nous n'avions pas bougé alors que le pays entier s'opposait à cette suppression).

-Vous aviez des excuses : il s'agissait d'une mesure exceptionnelle.
-Mais qui montrait la marche à suivre : on était prêts à accepter n'importe quoi, pourvu qu'on nous l'échange contre un peu de pouvoir.

-De quel pouvoir parles-tu? (au fait, je te ressers?)
-(Merci)
Un jour de corvée pour les salariés contre un jour de discutes patronat-syndicats-gouvernement : tu appelles ça comment?
-En effet.
(J'ai pas mis beaucoup d'eau, tu veux que j'en rajoute?)
-(ça ira comme ça)
En 2007, se sont ouvertes les négociations sur le financement et la représentativité des syndicats.
-Qui remettent à la CGT et à la CFDT l'essentiel du pouvoir syndical (et le droit de négocier)?

-Sarkozy avait exigé que dans le même document figurent les 35 heures.
-Je ne vois pas le rapport.
-Il n'y en a aucun, c'était un marché : notre accession au pouvoir contre les 35 heures.
-Quel cas de conscience! Vous avez dû drôlement hésiter...

-A peu près une minute (le temps de déboucher le champagne) : une embellie pareille, ça ne se refuse pas!
-Et c'est pour ça que dans la position commune...
-Il y a aussi le démantèlement des 35 heures!
Et c'est là que débute l'arnaque...
-Bof, c'est toujours les salariés qui se font arnaquer.
(c'est bizarre comme boire donne soif)
-(C'est normal : l'alcool déshydrate les cellules)

Je ne te parle pas des salariés : c'est nous que Sarkozy a arnaqué, la CGT, la CFDT, et même le MEDEF!

Nous comptions nous atteler de suite à la gouvernance du salariat, en négociant entre nous les 35 heures.
-Et dans négociations, il y a négoce.

-Or voici qu'il nous colle une loi (qui nous prive de négociations)!
-Adieu veau, vache, petits profits et grandes manoeuvres!
-Qu'est-ce donc qu'un pouvoir qui ne s'exerce pas?

-Pas grand chose, je te l'avoue (bois un coup, ça te détendra).
-Nous avions donc vendu les 35 heures contre du vent.

-De fait, ça fait râler.
-Du coup, on appelle à la grève et à manifester...
-... contre la remise en cause des 35 heures
de façon unilatérale, je comprends tout!
-S'ils doivent les détruire, c'est quand même la moindre des choses qu'on nous mette dans le coup!
-Je dirai même plus : la moindre des politesses (mais le Prèz est un rustre).

-Et maintenant, il y en a qui rigolent.
-Qui ça?
-FO, la CGC, la CFTC, tous ceux qui font les frais de notre promotion au rang d'associés du gouvernement, et qui, pour cette raison, n'ont pas signé la position commune!
-J'ai lu dans la presse qu'ils voulaient bien défendre avec vous les 35 heures, pourvu que de votre côté vous dénonciez la position commune (qui attaque les 35 heures).
-Pour qu'on partage avec eux le pouvoir syndical?
Il n'en est pas question : qu'ils crèvent!

On ne dénoncera jamais la position commune.

-Mais dans ces conditions, il n'y aura jamais de front commun pour défendre les 35 heures?

-Qu'y puis-je?

-Tu n'as pas peur qu'un jour les salariés ne vous traitent de traitres, de vendus, de briseurs de grève, etc...

-...de jaunes, tu veux dire?
-Ben oui, de jaunes.
-A propos, je t'en ressers un?

-Un quoi?

-Un jaune.
-C'est pas de refus. A ta santé!

-A la notre!
-Et à celle du prolétariat!

11 commentaires:

vlg a dit…

putain c'est la louze quand même. LE dernier syndicat un peu de masse qui devient complètement céeffedétiste.

Gérard Amate a dit…

La nature a horreur du vide : à la place fleurissent les coordinations et les AG décisionnaires.
C'est pas plus mal.

cpolitic a dit…

Quoi c'est l'affaire de l'UIMM qui ferait penser à une haute trahison des syndicats envers les salariés?
Ou le fameux CE de EDF/GDF qui s'octroyait encore il y a peu 1% du chiffre d'affaire du groupe, de quoi faire pas mal de voyages à l'oeil sur le dos des contribuables?
Ou les 28 CE de France 3 que le pdg De Carolis souhaiterait d'ailleurs unifié en un seul?
Non franchement je vois pas pourquoi on doute de l'honnêteté des syndicats.

Emachedé du Blog Cpolitic

Gérard Amate a dit…

Leur honnêteté individuelle n'est pas en cause, mais leur malhonnêteté de groupe est incontestable : ils nous instrumentalisent à des fins dont ils ne nous disent rien, et qui sont contraires à nos propres intérêts (bref, ils nous le mettent profond).

rodydecoue a dit…

Ce palindrome là doit être lu comme étant un article écrit indifféremment de droite à l'extrême droite et vice et versa.
On se croirait de retour au bon vieux temps ou les chars russes étaient au bord de Paris...

Gérard Amate a dit…

Cette intéressante supposition quand à la (vraie) nature de mes opinions politiques n'infirme hélas pas ce que nous savons de la CGT : qu'elle a signé la position commune, et qu'elle veut négocier les 35 heures.
Quand au procédé consistant à traiter l'extrème-gauche d'extrème-droite (pourquoi pas d'hitléro-trotskiste, et autre bandit makhnoviste?) il rappellera aux moins jeunes d'entre nous les souvenirs attendrissants du petit père Yossip (Vissarionovitch).

vlg a dit…

ha ha, on sais enfin qui a posé du matériel d'écoute chez thibault !

Gérard Amate a dit…

Fouille sous ton burlingue (à droite de l'unité centrale) : une surprise t'attend.

emcee a dit…

Ah, il s'en passe de belles, chez Bernard! Et moi qui croyais qu'il était intègre. Je suis très déçue.
Le pastis gratuit et le Graves dans la cave, c'est insoutenable.
Pour le reste, ça va. Même pas mal. On s'en doutait un peu, depuis que les grèves n'aboutissent plus que dans le mur.
Tiens, si on critique Tonton Bernard, on est de droite ou d'extrême droite?
Quelle finesse dans l'analyse.
Et puis, la droite n'a aucune raison de se plaindre, que je sache: avec des ennemis pareils, elle n'a pas besoin d'amis.
T bon billet. La forme, gg.

Anonyme a dit…

Excellentissime...

Y'en a marre de cette nouille. Et maintenant il nous invite à nous promener bras dessus bras dessous avec la CFDT, cette CFDT qui traîne la Compagnie Jolie Môme et une orga de chômeurs devant les tribunaux* !

Ce salopard nous a déjà trahis en 2003 : y'avait un monde fou partout ds les manifs il aurait suffi que ça embraye au Château mais rien bien sûr... Et aujourd'hui ce pitre réclame du monde ds les rues le 17 simplement pour que lui et son chéri Chéràque ne perdent pas la face !

Pour moi : terminé (ou alors faire comme ce que préconisent qqs types sincères de la CGT**)

darwinspirit@no-log.org

(*)http://www.rougemidi.org/spip.php?article3173

(**)http://ouvalacgt.over-blog.com/article-20301814.html

Gérard Amate a dit…

Moi pareil : j'irai pas.