mercredi 7 novembre 2007

Sonja, Marina, Christian, et les autres


Il y avait à Lille une vieille dame qui s'appelait Sonia
(Sonja Suder, elle était allemande), enfin pas tout à fait vieille, 75 ans, mais plus très jeune non plus.
Elle vivait de brocante avec son copain, un allemand lui aussi, Christian Gauger.
Lui était plus jeune qu'elle, 66, mais on aurait dit le contraire.
C'était un couple à la Dubout, Sonja costaude, toujours d'attaque, et Christian tout faiblard, malade du coeur, avec des pillules de toutes les couleurs à prendre chaque jour.

Ils n'avaient pas la vie facile, depuis qu'ils étaient partis d'Allemagne, il y a une bonne trentaine d'années, à cause de la politique.

Là-bas, dans les années 70, ils avaient été libertaires.
Elle, prof de fac à l'époque, intellectuelle d'extrème-gauche, était assez connue (et c'était aussi une ostéopathe réputée).
Ils avaient fréquenté les RZ, les Cellules Révolutionnaires, un truc un peu informel, décentralisé, qui s'autogérait à la base.
Certaines de ces RZ, particulièrement remontées, avaient posé quelques bombes dans des batiments vides (mais l'une avait fait un mort, tout de même)
et avaient «jambisé» (tiré dans les jambes, à la mode italienne) deux ou trois personnalités locales.
Natürlich, les RZ avaient été immédiatement interdites.

Les ennuis de Sonja et Christian dataient de là : en 78 un juge les avait inculpés d'appartenance à une organisation illégale.
Or, cette année-là, l'ambiance n'était toujours pas à la rigolade en Allemagne (76 et 77, «suicides» de tous ceux de la RAF qui étaient en prison).
Sonja et christian étaient partis, s'étaient cachés et, pour finir, s'étaient réfugiés en France, en 1985 car à l'époque Mittérand y avait entièrement rétabli le droit d'asile, qui datait de la Première République, et que Giscard d'Estaing venait tout juste d'écorner, par conviction européenne).

Chez nous, ils avaient vêcu difficilement, sans métier, toujours inquiets, avec de faux papiers, car on ne sait jamais, des fois que la France revienne encore sur le droit d'asile...
Et en effet, il y a 7 ou 8 ans, le ciel leur tombe sur la tête.
Un grand procès des anciens RZ s'ouvre en Allemagne, mais il n'y a pas assez d'inculpés, à peine 4 ou 5.
On manque de coupables.
L'Allemagne demande à la France l'extradition de Sonja et Christian.
Seulement voilà :

Article 5
L’extradition n’est pas accordée: 1° (...) 2° Lorsque le crime ou délit a un caractère politique ou lorsqu’il résulte des circonstances que l’extradition est demandée dans un but politique.(...)


On avait donc chargé la barque, en leur mettant sur le dos, cette fois, les attentats à la bombe et les jambisations, qui sont des crimes d'extradables avec un fort relent de droit commun.
Oui mais pour tous ces crimes il y avait, en droit français (ce n'est pas pareil en droit allemand), prescription, or :


Article 5
L’extradition n’est pas accordée : (...) 5° Lorsque, d’après les lois de l’État requérant ou celles de l’État requis, la prescription de l’action s’est trouvée acquise antérieurement à la demande d’extradition, (...).

L'Allemagne, qui s'y attendait, avait à tout hasard rajouté quelques autres attentats, non prescris, commis par les RZ dans les années 86 à 91 (alors que Sonja et Christian étaient en France, avec en permanence le Sdec et les RG au cul). Cela a fait doucement rigolé la Chambre d'accusation (chargée d'émettre l'avis sur l'extradition) qui, reprenant son sérieux, a rappelé qu'on ne punissait pas sans preuve dans notre beau pays, et donc :

Article 4
(...)
En aucun cas l’extradition n’est accordée par le Gouvernement français si le fait n’est pas puni par la loi française d’une peine criminelle ou correctionnelle.

C'est ainsi que la Chambre émit un avis défavorable à l'extradition des tourtereaux, qui s'en revinrent tranquillement à Lille car (après un délai de huit jours) :

Article 17
Si l’avis motivé de la Chambre d’accusation repousse la demande d’extradition, cet avis est définitif et l’extradition ne peut être accordée.

Ouf!

Ouf?
Pas tout à fait.
Car cette loi ne s'applique que :

Article 1
En l’absence de traité, (...)

Or, la France a signé en 2004 un traité européen qui stipule :

Article 3
Conditions de la remise
1. En vertu de l'article 2, toute personne ayant fait l'objet d'une demande d'arrestation provisoire selon l'article 16 de la convention européenne d'extradition est remise conformément aux articles 4 à 11 et à l'article 12, paragraphe 1, de la présente convention.
2. La remise visée au paragraphe 1 n'est pas subordonnée à la présentation d'une demande d'extradition et des documents requis par l'article 12 de la convention européenne d'extradition.

et qui laisse, en definitive, l'exécutif décider ou non de l'extradition des ressortissants de l'UE : soit ils leur foutent la paix, soit ils les livrent.
En l'occurence, on avait laissé tranquilles Sonja et Christian.

Mais il y a quelques mois, Nicolas Sarkozy, qui avait d'abord remplacé Jacques Martin dans le coeur de Cécilia et dans les émissions à la télé, a succédé aussi à Jacques Chirac comme président de la République.
Cet homme, pétri de qualités, a aussi une lubie : être aimé de tous et partout.
Vous n'imaginez pas ce qu'il a souffert, d'être en délicatesse, pour de sordides histoires de déficit budgétaire, avec le reste de l'UE.
Il a longtemps cherché comment se faire pardonner.
Et il a fini par trouver le cadeau qui ne coûte pas cher et entretient l'amitié : quelques livres de chair humaine.
Même rance, même passée de date, même quand c'est de la viande de vieux ou de malade, ça fait toujours plaisir.
C'est pas pour manger, c'est pour montrer à la télé.
En Italie, on commence à l'aimer, notre Nicolas national.
Après avoir déniché pour eux Battisti en plein Brésil, il a mis Marina Petrella au frais à Fresnes, il la réserve pour les fêtes de fin d'année.
Et comme les Allemands commençaient à râler, il a serré Sonja et Christian.
Comme ça y a pas de jaloux.
Sonja est à Fresnes.
Elle a vu Marina, elles se sont dit bonjour.
(Il y a une semaine encore, Sonja était à Paris, à la manif en train de crier Li-bé-rez Ma-ri-na!
Elle s'attendait pas à ce que ce soit son tour si vite).
Christian, le cardiaque, est à la Santé.
Ça va de soi.

8 commentaires:

cyclomal a dit…

Tiens, personne encore pour asséner le couplet d'usage sur la justice ENFIN rendue aux victimes de ces infâmes terroristes ENFIN en prison?(comme les dernières daubes ENFIN dans les bacs des disquaires ou des libraires)
Faites bonne garde sur ce blog ou quoi?
Ben oui, pas d'amnistie pour les petits ouistitis, et un bon gros bol d'air pour les gentils milliardaires, bonne nuit les petits nenfants de la france d'après...

Claudius a dit…

On vit vraiment dans un pays formidable ... ou plutôt dans un pays qu'"ils" ont rendu formidable.

Putain d'engeance.

Anonyme a dit…

Et Duvalier, au fait, il est toujours par là ?

T. a dit…

Quant au fils Pasqua, il s'est rendu libre à son audience au tribunal. Réfugié à l'étranger (lui aussi, tiens!), il avait déclaré "profiter du changement de climat politique" pour venir se faire juger en France!

Anonyme a dit…

Si, si, je suis là .
Ne confondons pas victimes et bourreaux : ceux-ci sont enfin là où ils doivent être, celles là sont enfin reconnues pour ce qu'elles sont. Et la justice finit enfin par faire son boulot : même en retard, c'est toujours mieux que jamais, et puis enfin, c'est toujours une satisfaction de clouer le bec à quelques pseudo-libertaires de salon qui ne sont que des curés parmi d'autres.

Gérard Amate a dit…

En admettant qu'ils soient coupables des faits qu'on leur reproche, que fais-tu de la Loi, qui prévoit la prescription, et qui a pour cela d'excellentes raisons que tu trouveras dans les manuels de Droit ad hoc?
C'est bien gentil de vouloir qu'un coupable soit (enfin) puni, mais ton désir de justice est un désir contraire à la Justice.
Alors, appelle plutôt ça de la vengeance infinie.

Anonyme a dit…

Il n'y a rien de pire que la vengeance infinie, OK. Donc, la prescription doit être respectée.
Mais elle ne doit pas empêcher que les choses soient nommées pour ce qu'elles sont.
L'anonyme de 22:31

Gérard Amate a dit…

Ok pour qu'on nomme les choses : et avant jugement tout mis en examen est présumé innocent, et non présumé bourreau.
Certains réfugiés politiques ont été jugés coupables de crimes de sang, ceux-la tu peux les appeler bourreaux, c'est un point de vue légitime (même si je ne le partage pas).
Sonja et Christian n'ont été à ce jour condamnés que pour un délit d'association illégale.